Auteure de L’Eco-anxiété. Vivre sereinement dans un monde abîmé (Fayard, septembre 2020), Alice Desbiolles est épidémiologiste et médecin de santé publique spécialisée en santé environnementale. Loin de pathologiser ce mal-être, elle invite à le dépasser par l’action et à tirer les leçons de la crise sanitaire.
Cette angoisse qui l’effondrement du monde et la disparition de la nature telle qu’on l’a connue, s’appuie sur une forme de véracité scientifique. Les éco-anxieux sont souvent très documentés et d’ailleurs, l’élément déclencheur de leurs angoisses est principalement une information ou une actualité sur le changement climatique. De là va s’amorcer un questionnement, une forme de prise de conscience qui va conduire ces personnes à identifier de plus en plus de problèmes et leur interconnexion. On passe alors d’une éco-anxiété simple à une forme plus complexe. L’étape finale de cette pensée en réseaux est de réaliser que les solutions à mettre en œuvre pour contrer ces événements sont très complexes, du fait de cette imbrication des problèmes.
Difficile de se projeter dans l’avenir quand la planète se dégrade sous nos yeux. « Effondrement », « extinction »… Ces mots qui éveillent les consciences réactivent chez certains des angoisses profondes de mort et de fin du monde.
deux tiers, environ, de ses compatriotes accordaient plus d’importance au pouvoir d’achat qu’à la transition écologique.
« La goutte d’eau, trois mois après la démission de Nicolas Hulot du gouvernement… J’ai réalisé que rien ne changerait. C’était foutu. » Lyonnaise, tout juste quadragénaire, Clémence a abandonné son sourire de battante et ses illusions de pionnière de la couche lavable pour se claquemurer durant huit mois chez elle.
« J’étais dévastée, tellement déçue par l’être humain, sa propension à l’égoïsme… Je ressentais une colère profonde. Et la culpabilité dévastatrice d’avoir donné vie à deux enfants qui allaient connaître des guerres et des rationnements de nourriture », poursuit celle qui fut directrice commerciale avant de tout lâcher. « J’ai fait une dépression. »
Le dérèglement climatique pèse sur les corps, et aussi sur les esprits. Les études se multiplient depuis une dizaine d’années, surtout chez nos voisins anglo-saxons et outre-Atlantique.
Symbolisé par une angoisse importante et un sentiment d’impuissance face au changement climatique qui s’accélère, le concept d’éco-anxiété prend de plus en plus de place dans le débat public.
Caroline Quevrain – Publié le 15 septembre 2021 à 23h21
75% des jeunes de 16 à 25 ans jugent l’avenir “effrayant” et la moitié d’entre elles n’ont tout simplement plus foi en l’humanité. Ces chiffres loin d’être optimistes sont été rapportés dans une vaste étude menée auprès de 10.000 sondés originaires de dix pays et publiée dans The Lancet Planetary Health. Face à la crise climatique qui s’amplifie, la désillusion est grande chez les adolescents et les jeunes adultes. Elle se symbolise aujourd’hui par le concept d’éco-anxiété, qui parle à de plus en plus de personnes, aussi bien en France qu’ailleurs.
L’éco-anxiété, c’est quoi ?
Importé en France en 2019, notamment par la médecin de santé publique Alice Desbiolles dans son livre L’éco-anxiété : vivre sereinement dans un monde abîmé, ce concept désigne l’angoisse de voir l’état du monde empirer avec la hausse des températures, la montée des eaux, ou encore le déclin de la biodiversité. “L’éco-anxiété est quelque chose de normal”, nous précise Alice Desbiolles, “mais cela peut devenir une pathologie si cela provoque un retentissement trop important sur la vie de l’individu”.
L’éco-anxiété, le mal du siècle ?
L’expression a été consacrée par la docteure Alice Desbiolles, dans une tribune parue en 2019 dans La Croix. “En réalité, le mal du siècle est, comme le rappelle l’OMS, le réchauffement climatique et plus globalement la crise écologique d’origine humaine. C’est la principale menace pour la santé humaine, mais aussi la principale opportunité”, souligne la médecin, qui considère que “s’il y a un sursaut populationnel, politique, nous avons les clefs pour offrir un monde plus positif et respectueux de la santé dans toutes ses dimensions”.
Dernièrement, le lien entre les dangers environnements et les risques sur la santé est directement établi, aussi bien par des revues médicales que par les experts de l’OMS. Dans un récent communiqué, Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur de l’organisation, a alerté sur le fait qu’à terme, “les risques du changement climatique pourraient éclipser ceux de n’importe quelle maladie”. Et de prévenir qu’”il n’existe aucun vaccin contre la crise du climat”.
Climato-dépression
Autre champ à explorer, plus latent : l’éco-anxiété. Sorte de climato-dépression, cette nouvelle catégorie de trouble mental a été conceptualisée par la chercheuse belgo-canadienne Véronique Lapaige. «Toutes les problématiques d’évolution entraînent une peur de ne pas être adapté, cela crée des angoisses de masse», explique Guillaume Fond. Ce blues semble plus présent chez les jeunes. «J’ai 20 ans, et tous les jours je me lève avec la boule au ventre parce que j’ai peur. J’ai peur de ce climat qu’on a transformé, j’ai peur de tout ce qui arrive et de tout ce qui est déjà là. J’ai peur des famines et des guerres, du réchauffement à 1, 2, 3 degrés, de la montée des eaux… Et je vous le demande, est-ce qu’à 20 ans, c’est normal de vivre dans la peur ?» témoignait en mars Ainhoa dans Libération.
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A chaque génération son angoisse. La guerre, le sida, le chômage… La peur est saine. «Nous avons raison de nous demander si on va arriver à s’en sortir, si on aura une vie de qualité dans cinquante ans. Quelque part, le sentiment d’urgence est bon car il développe les consciences et motive. En revanche, cela peut engendrer un sentiment d’impuissance, on peut avoir la sensation de ne rien pouvoir faire», explique Guillaume Fond. Ce qui peut aboutir au développement de troubles anxieux plus inquiétants. Selon lui, le rôle des médias est en partie à interroger : les mauvaises nouvelles sur le climat sont rarement accompagnées de solutions (1).
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L’Esac préconise de mener davantage de travaux pour «comprendre comment le changement climatique en tant que menace environnementale globale peut créer un stress émotionnel et anxiété pour l’avenir». L’enjeu est de taille. «La population augmente et donc le nombre de personnes concernées aussi. Nous sommes également de plus en plus urbains. Or ce type de milieu augmente les facteurs de risques tels que la pollution», ajoute Guillaume Fond. Une étude britannique publiée dans la sérieuse revue Psychiatry Research a d’ailleurs approfondi le sujet début 2019 : des enfants de 12 ans qui ont été exposés à un air riche en particules fines et en dioxyde d’azote auraient 3 à 4 fois plus de risques de développer une dépression à 18 ans. La pollution de l’air peut provoquer une réaction inflammatoire dans le cerveau, en développement à cet âge, ce qui déclencherait plus tard des troubles mentaux. Raison supplémentaire de s’attaquer drastiquement à la pollution en ville.