La réalité du changement climatique et ses effets désastreux font consensus depuis une dizaine d’années. Pourtant, malgré les mises en garde des scientifiques, les appels à l’action des associations et les cris de révolte de la jeunesse, la mobilisation est plus poussive que générale. À croire que ça ne tourne pas rond dans notre cerveau…
Le syndrome de l’autruche
Dans notre cas, les chercheurs — le sociologue américain George Marshall, notamment — préfèrent finalement parler de syndrome de l’autruche. Car c’est assez facilement que nous parvenons à nous convaincre que réchauffement climatique ne serait pas aussi dramatique que le prétendent les scientifiques. Notre cerveau serait formaté pour nier toute responsabilité en la matière. La menace en effet apparaît distante et intangible, invisible. Parfois, elle est même contestée. Elle échappe ainsi littéralement à nos mécanismes d’alerte.
Pas de bénéfice immédiat
Notre cerveau a également tendance à privilégier les bénéfices immédiats et certains. Alors que ceux promis pour lutter contre les dérèglements climatiques sont perçus comme lointains et incertains. Lorsqu’il est question de risques de sécheresses ou d’inondations qui surviendraient dans 50 ou 100 ans, nous pensons plus naturellement à des problèmes qui nous apparaissent plus pressants comme la baisse de notre pouvoir d’achat ou le maintien des services publics.
Le problème des générations futures
Ainsi, concernant le changement climatique, nous jugeons généralement que nous avons le temps d’agir. Les concentrations de gaz à effet de serre augmentent ? Les conséquences ne sont pas encore très visibles dans les prévisions météo. D’ailleurs, celles-ci restent bien difficiles à prédire justement. Il n’y a donc pas d’urgence à s’en soucier…
D’autant que quelques défauts dans nos perceptions révélés récemment par les sciences comportementales nous encouragent à l’inaction. Ce que l’on appelle le biais optimiste, par exemple, qui nous fait croire que rien de réellement grave ne peut nous arriver et que, même s’il arrive quelque chose, nous parviendrons toujours à nous en sortir.
Docteur en neurosciences, Sébastien Bohler explique comment les bugs de notre cerveau interfèrent avec nos engagements pour le climat. Entretien.
Face à quelque chose de prévisible mais pas immédiat, ce sont les réflexes et les pulsions de notre cerveau archaïque qui prennent l’ascendant.
Le cerveau nous pousse à rechercher des plaisirs instantanés, du pouvoir ou un statut social, à favoriser le moindre effort et à se divertir. Dans son livre Le Bug humain : Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète, Sébastien Bohler explique comment le striatum, organe dans notre cerveau responsable de la molécule du plaisir, nous pousse à aller chercher des gratifications faciles et nous fait avancer au jour le jour.
Le striatum est une partie intérieure du cerveau qui régule notamment la motivation et les impulsions. C’est probablement la zone cérébrale la plus importante dans la prise de décision, et elle tient aussi un rôle clé dans les phénomènes d’addiction.
Le striatum cherche des sensations fortes et s’habitue à une augmentation des stimulations produit une perte de réceptivité à ces choses fines, légères et simples qui sont les seules vraies belles choses. On a créé tout un système de production et de consommation qui nous rend de plus en plus insensible à cette beauté de la nature et de la biodiversité.
Notre cerveau a un défaut de conception : les neurones en charge d’assurer notre survie ne sont jamais rassasiés et réclament toujours plus de nourriture, de sexe et de pouvoir. Comment se fait-il que, ayant conscience de ce danger, nous ne parvenions pas à réagir ? Si, sur le plan intellectuel, on peut concevoir qu’il y a un enjeu terrible devant nous, nos réflexes et nos réactions restent gouvernés par le striatum et la dopamine.
Des résultats scientifiques ont montré que les personnes ayant un fort taux de dopamine auraient davantage tendance à poursuivre des conduites dites « à risque » ou à rechercher ces situations (dont l’usage de stupéfiants, les jeux de hasard ou les paris).
Vision court terme vs. long terme
Le “court-termisme” et l’attrait pour le pouvoir qui sont toutes deux localisées dans la même région du cerveau, le striatum.
Cette partie de notre cerveau est programmée pour préférer tout ce qui est avantageux dans l’instant au détriment du futur lointain. Par exemple, les échéances des mandats électoraux poussent les dirigeants politiques à envisager chaque action sous le prisme des retombées à court terme. Mais les enjeux climatiques planétaires ont des échéances à long terme de l’ordre de 20, 50 voire 100 ans.
Il y a également une sorte d’addiction. Plus un individu occupe une place de pouvoir élevée, plus son striatum grossit et s’adapte au surplus de dopamine créant ainsi un mécanisme d’accoutumance qui le pousse à vouloir toujours plus. Ceux qui concentrent beaucoup de pouvoir et de responsabilités n’ont pas un cerveau adapté à des situations qui imposent de différer les gratifications. Ils sont pulsionnels. Or, l’enjeu aujourd’hui c’est de faire du long terme.
Les personnes qui ont pris conscience de la situation terrible dans laquelle se trouve la planète ont accès à la connaissance via la science et ses outils de mesure. Il faut être familier des outils de projection pour prévoir ce qui va arriver car cela ne passe pas par nos sens directs (la vue, l’ouïe) mais par les mathématiques et les concepts scientifiques.
C’est une sensorialité indirecte. Pour ceux qui ne sont pas familiers des outils de mesure, la réalité a un impact sur les comportements quand on peut la voir à l’œil nu. Lorsqu’on voit la forêt brûler à quelques kilomètres de chez soi, on commence à croire aux effets du changement climatique. La différence avec le scientifique, c’est qu’il n’a pas besoin de voir avec ses yeux, il peut voir avec des chiffres.
L’espèce humaine est paradoxale. Elle est assez intelligente pour inventer des objets technologiques d’une complexité incroyable : les moteurs à explosion, les écrans plasma, l’industrie textile. L’intelligence instrumentale et technique de l’Homme est quasiment sans limite. Mais dès qu’il s’agit d’accorder ses actes à la réalité, c’est là qu’il y a un bug.
La prise de conscience n’est pas suffisante pour nous faire changer d’action. On devient alors complètement stupide. C’est le cœur du mécanisme du déni. Même quand on sait ce qui nous attend à terme, on continue à faire n’importe quoi ou à s’arranger pour ne plus y penser. Nous finissons par déformer la vision que nous avons de la réalité. C’est ce qu’il se passe dans l’univers médiatique et politique.
D’une part, il y a le déni de la réalité et de l’autre, il y a le striatum qui lui veut continuer à consommer et à s’amuser. Entre les deux, il y a une collision, ces deux parties de notre cerveau ne fonctionnent pas en phase. C’est cela qui crée la dissonance cognitive. Elle produit un sentiment d’incohérence interne très désagréable.
Le réflexe du cerveau consiste à essayer de résoudre cette tension de deux manières différentes, soit en changeant notre vision des choses, soit en changeant nos actions. Leon Festinger, le premier psychologue à avoir étudié la dissonance cognitive dans les années 1950, démontre que dans l’immense majorité des cas, notre cerveau préfère changer notre représentation des choses, notre vision et notre discours plutôt que de changer notre façon d’agir.
C’est là, la bêtise profonde de l’humain, sa tendance à résoudre la dissonance et le déni en travestissant sa vision des choses.”
Un responsable politique qui aurait pris des engagements avec des climato-sceptiques, et à qui on dit que le climat s’effondre, ne pourra pas changer de ligne politique et d’actions, donc il va changer son discours. Il va dire qu’il n’y a pas de crise climatique ou alors que l’on va trouver une solution technologique miracle, ce qui est aussi remarquablement bien mis en scène dans le film. C’est là, la bêtise profonde de l’humain, sa tendance à résoudre la dissonance et le déni en travestissant sa vision des choses.
Certaines personnes qui résolvent cette contradiction en changeant de façon d’agir et de vivre. Ce n’est pas la majorité des gens car plus on a de l’âge, des responsabilités et des relations qui nous engagent avec des personnes qui sont parties prenantes dans un système, plus c’est difficile de changer ce système et le cerveau n’a alors plus d’autres choix que de modifier son discours sur la réalité. C’est là, l’énorme faiblesse de notre société. Les jeunes sont moins sujets à cette dissonance cognitive puisqu’ils n’ont pas encore signé pour cette existence matérialiste.
Dans le film, de brefs plans se focalisent sur un animal, un paysage, un insecte en action puis un bébé, et semblent nous rappeler la beauté et la puissance de la nature. Mais n’est-elle pas assez belle pour nous faire regarder en dehors de ce huis clos du déni ?